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    Une guerre de trente ans
    Nous sommes en 1789. Les Frediani sont des nobles, par conséquent attachés à l’ancien ordre. En face d’eux, les Viterbi s’instituent les défenseurs des idées nouvelles et on vient de loin pour les écouter parler de revendications, de liberté, d’égalité. Les Viterbi ont beau jeu devant les Frediani dont les dieux chancellent.
    -
    1790: le 12 mai, les citoyens de la région sont réunis dans l’ancien couvent de Venzolasca. Ils doivent élire une nouvelle municipalité. Les deux factions sont réunies, et au-dehors les fils de Simon-Paul Viterbi, Pierre et Luc-Antoine, rameutent les gens qui, partis de loin, arrivent en retard. Dans la salle, l’agitation est à son comble, l’enjeu est important et les invectives nourries des deux côtés. Une voix demande l’expulsion des Frediani. Point n’est besoin de motif valable, simplement le fait qu’ils sont nobles, partant ennemis de la liberté et des petites gens. Un tumulte accueille cette proposition, couvert par la voix du père Viterbi, Simon-Paul, qui appuie l’exclusion. Il est violemment contredit par Pierre-Jean Serpentini, de Sorbo, du parti des Frediani. Simon-Paul réplique: « Je suis étonné qu’un lâche comme toi ose élever la voix dans cette enceinte. »

    Traiter un Corse de lâche n’est pas précisément politique. L’insulte à peine lâchée, Viterbi tombe, blessé d’un coup de stylet. C’est un moment de stupeur lourde. Les fils du blessé, dehors, sont prévenus. Ils entrent et voient un homme penché sur leur père: c’est André-François Frediani, qui, bien que du camp adverse, est en train d’étancher la blessure de Simon-Paul avec un mouchoir. Luc-Antoine ne prend pas le temps de juger, il se précipite et André-François s’écroule, mort. Luc-Antoine niera toujours par la suite ce crime, mais l’opinion publique ne le réfuta jamais. Il n’y eut pas de poursuites judiciaires, mais en Corse le sang se paie par le sang. Une terrible vendetta était commencée, elle durera trente ans.

    Quatre mois plus tard, une petite troupe armée entre dans la maison de Venturino Suzzarini, qui habite en face de Viterbi, et appartient notoirement au parti des Frediani. Quand les hommes sortent, une fusillade nourrie les accueille, elle fait un mort et plusieurs blessés, dont Suzzarini. Le médecin Louis Totti, qui s’est précipité, y laisse également sa vie. Un grand silence suit la fusillade et, en fait, il est impossible de dire d’où provenaient les coups de feu.

    Cinq mois après, passant devant la maison des Frediani, Pierre Viterbi reçoit une balle dans l’épaule. Les deux partis semblent se calmer quand Paoli rentre en Corse. Tout le monde apparemment vibre à l’unisson sous le drapeau de la Révolution française. Mais les choses changent, les hommes aussi, et Paoli, qui après vingt ans d’exil en Angleterre avait pu apprécier les mérites d’une constitution libérale, fonda bientôt ce qu’on a appelé le « parti anglais ».Ce fut une scission complète entre les Corses. Les Anglais, appelés, accoururent évidemment et Luc-Antoine Viterbi, qui s’était fait remarquer à Montebello (le Directoire lui avait décerné un sabre d’honneur), doit s’exiler à Toulon avec sa famille quand les Anglais se rendent maîtres de l’ile. Les Frediani, qui sont bien entendu du côté anglais, en profitent pour brûler les maisons et ravager les propriétés des Viterbi. Mais la domination des Anglais est de courte durée: ils doivent partir en 1796.


    Alors, les Viterbi rentrent et citent les Frediani devant les tribunaux, pour obtenir réparation des dommages causés. Le vieux Frediani tente une réconciliation en offrant l’union d’un de ses petits-fils à une des filles de Luc-Antoine. Le vieux Simon-Paul Viterbi accepte la proposition et se rend au chef-lieu de juridiction, la Porta d’Ampugnani, pour arrêter les poursuites. Un ami des Frediani, qui interprète mal sa démarche, le tue à son retour. Luc-Antoine Viterbi, à la tête de la gendarmerie, réussit à arrêter tous les Frediani et les fait envoyer aux galères pour une durée de dix ans. Seul Charles Frediani en réchappe. Il meurt d’ailleurs peu après d’une blessure dans les ravins de la pieve de Tavagna. Les adversaires de Luc Antoine affirment que celui-ci. transperça de plusieurs coups de stylet le cadavre exhumé.

    En 1798, Luc-Antoine est nommé chef du parquet. La charge est difficile. Elle prend fin le jour où il refuse de voter l’élévation de celui qui n’était que Bonaparte au trône impérial. Le général Berthier l’emprisonne alors qu’il s’était retiré dans son village, signalé par le général Morand pour ses opinions républicaines. Il est mis en liberté en 1814, revient au pays, et tue très probablement Donato Frediani avec la complicité de son fils Paul-Ours. Quoi qu’il en soit, ils sont accusés du meurtre et s’enfuient à Borgo, sous le coup d’une condamnation à mort. Ils sont pris, emprisonnés à Bastia, puis relâchés.

    Or, après les Cent-Jours, la composition de la cour de Bastia change. L’assassinat de Donato Frediani est remis en cause. Paul-Ours Viterbi s’enfuit en France, mais sûr de son innocence, ou peut-être pour la prouver, Luc-Antoine se laisse à nouveau incarcérer. Le juge Gilbert Boucher réussit à obtenir sa condamnation à mort.

    Nous sommes le 22 septembre 1821. Dès la sentence rendue, le fier Luc-Antoine ne songea plus qu’à se soustraire à la honte d’une exécution publique. II put se procurer de l’opium, dont il avala onze grains. Après quoi, il se laissa mourir d’inanition. Il survécut toutefois dix-huit jours et n’expira que le 20 décembre 1821, s’écriant: « Je suis prêt à laisser le monde! » A la nouvelle de sa mort, six cents paysans restés fidèles quittèrent Penta-di-Casinca et les autres villages pour ramener son corps à Penta. En arrivant à Bastia, ils apprirent que la chaux vive
    avait fait son oeuvre sur les restes de Luc-Antoine et ils essayèrent, mais en vain, d’exhumer le corps.

    Durant sa détention, Luc-Antoine avait écrit vingt-trois poésies, ainsi que "le Journal des derniers moments".
     

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